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La table dans tous ses états

“Il y a en effet quelque chose de jubilatoire dans ce jeu à corps perdu où nul ne tente de contrefaire les actions les plus extrêmes et les figures les plus monstrueuses. […]”
𝘾𝙝𝙧𝙞𝙨𝙩𝙞𝙖𝙣 𝘿𝙧𝙖𝙥𝙤𝙣 – 𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚 𝘾𝙤𝙣𝙩𝙚𝙢𝙥𝙤𝙧𝙖𝙞𝙣.𝙣𝙚𝙩

à TABLE! création en 3 volets par la compagnie Terrain de Jeu
mise en scène Agnès Bourgeois

La table, on le sait, offre un tremplin privilégié à la métaphore théâtrale. Espace convivial et praticable, Agnès Bourgeois et sa compagnie « Terrain de Jeu » en ont fait l’objet même d’un spectacle dont, après  deux réalisations (« Etant donnés »  en 2013 et Dévoration » en 2014),  « Violence du Désir », créé en mars 2015, constitue  le dernier volet.

Spectateurs cultivés, convives instruits des manières de table, il nous arrive encore de prêter l’oreille aux récits peuplés d’ogres de loups et de mères dévoratrices.  Si l’injonction « à table ! » nous convie en territoire familier, il arrive qu’une fois installés, le rituel tourne au règlement de comptes. Voici que , lieu de circulation de nourritures et de parole, la table est bientôt jonchée de viandes crues et de fragments de corps humains offerts à une troupe de satyres demi-nus comme sortis d’un sabbat selon Goya. Voilà que, plus tard, les manières  raffinées des soupers aristocratiques font  place à la rage inapaisée des libertins coprophages de Sade…

C’est la table « dans tous ses états », lieu de convivialité et de conflits, qu’Agnès Bourgeois et ses comédiens s’ingénient à explorer : c’est « sur » la table que se noue l’intrigue de la mère castratrice et de l’enfant gavé ; « devant » elle  que se dresse l’ombre terrifiante de la loi paternelle ; « autour » d’elle que se déchaîne la ronde des satyres anthropophages ; « sous » elle  que se faufilent catins et vieux libertins perclus de maux et de vices. Des quatre petits meubles d’enfant d’ « Etant donnés », à l’étal sanglant de « Dévoration », la table, se trouve ainsi soumise aux variations, perturbations et changements d’échelle qui en explorent les enjeux.  Élevée à hauteur d’un mètre vingt-cinq pour l’Opus 3 intitulé « Violence du désir », elle évoque, à la fois, enceintes et abîmes entourant le château de Silling,  promontoires et tribunes d’où les « historiennes » déclinent les passions les plus effrénées qui jalonnent les « 120 journées de Sodome ».

Certes,  bien des textes, des récits et des images ont pu « nourrir » ces trois spectacles. Mais, plus qu’à une « lecture », c’est à une expérience que nous sommes conviés.  Car, si le théâtre appelle d’abord la vue,  la table, avec ses « plaisirs » et ses dégoûts,  convoque la totalité de nos cinq sens. La parole sollicite toutes les ouvertures du corps. Sade note : « Il est reçu parmi les véritables libertins que les sensations communiquées par l’organe de l’ouïe sont celles qui flattent d’avantage et dont les impressions sont les plus vives.»
Ainsi, s’agit-il moins de représenter que de susciter une écoute ; moins d’illustrer que de  produire un écho sensible de telle page de Rabelais, de Swift ou de Shakespeare. Entre les stridences rauques d’un saxophone et les dispositifs sonores à la John Cage, borborygmes, craquements d’os, râles et halètements viennent relayer les mots et le sens.  Ainsi, dans « Dévorations », bruits de succion et de déglutition forment une matière sonore d’avant le langage articulé, tandis que la manducation vorace et les méandres organiques où s’abîment des nourritures  renvoient à une intériorité d’avant toute psychologie. Avec « Violence du Désir », le claquement sec d’un volet de bois, la détente soudaine d’un élastique contre un chevalet de piano ou la chute d’un banc scandent la sécheresse de la  violence sans phrase qui sacrifie les victimes dans les souterrains de Silling.

Ils sont huit (quatre femmes et quatre hommes) acteurs, performeurs et musiciens à agencer en direct l’univers de paroles, de lumière et de sons qui constitue peu à peu l’espace de la table en territoire parcouru d’intensités et de rythmes, où la musicalité tend à l’emporter sur la violence du représenté.
De la « Lettre au Père »de Kafka à l’utopie sadienne des «120 Journées », chaque nouvelle approche de la table semble surenchérir dans l’horreur, mais s’en tenir là serait compter sans l’humour toujours à l’œuvre jusque dans le ressassement et la répétition. Par-delà l’effroi qu’ils inspirent, Michel Foucault a dit, l’irrépressible rire qui pouvait nous saisir à l’énumération minutieuse des supplices d’Ancien Régime comme du détail  des règlements et punitions régissant les utopies disciplinaires. Ainsi, même la litanie des perversions sadiennes peut recouper les comptines qui jalonnent les trois spectacles. Une telle opération n’est peut-être pas étrangère à ce que Deleuze et Guattari ont nommé la « ritournelle » : on sait que les enfants aiment se rassurer en chantonnant et en se racontant des horreurs dans le noir. La table  ne dresse pas le constat complaisant de nos dégouts et de nos  peurs ; elle est sans cesse sujette à variations,  parcourue de lignes de fuite ouvrant vers de nouveaux territoires.

Il y a en effet quelque chose de jubilatoire dans ce jeu à corps perdu où nul ne tente de contrefaire les actions les plus extrêmes et les figures les plus monstrueuses. Tout au plus les protagonistes s’accommodent-ils de simples artifices affichés comme tels : femmes arborant perruques, postiches, faux culs et faux seins tirés de quelque magasin d’accessoires pour farces et attrapes ; érections de ballons de baudruche et rondes des libertins  qui, dans leur quête du plaisir, perdent  sans cesse leurs pantalons comme dans les courses-poursuites du muet… Ainsi, monstres et prodiges tout droit sortis des contes et des livres cèdent finalement à l’agitation convulsive  d’une humanité pantelante et burlesque.  C’est pourquoi il n’y a pas « d’incarnation », au sens mimétique du terme, dans ce théâtre où les corps semblent se défaire et se disloquer plutôt qu’ils ne consistent en formes achevées. Nourris des distorsions du rêve,  ils évoquent les boursouflures des grotesques et les pantins désarticulés de la foire. Le montage fait interférer happening, tragédie et Grand Guignol, Shakespeare croise Lewis Carroll et le Radeau de la Méduse de Géricault dérive vers le Jardin des Délices de Jérôme Bosch…

Faire naître le plaisir du théâtre pour  mieux jouer et déjouer nos peurs archaïques, c’est sans doute ce qui est au cœur même de l’entreprise d’Agnès Bourgeois et de ses Compagnons de Jeu : faire un autre théâtre où il s’agit moins de représenter simplement l’horreur et le mal que de renouer joyeusement avec ce qu’Antonin Artaud aurait pu nommer l’enfance « cruelle » de l’art.

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