Agnès Bourgeois

Au commencement était le plateau. De cet espace géographique, temporel et mental qui délimite toute création, découle non seulement le travail théâtral d’Agnès Bourgeois mais aussi l’ensemble de son parcours professionnel.

Son approche de metteur en scène puise en effet, inlassablement, à la source de sa pratique d’interprète. Dès son apprentissage entre 1984 et 1987 à l’Ecole supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg, expérience in vivo d’une maison de théâtre, elle a acquis la conviction que le théâtre est un art global, élaboré sur la scène dans la conjonction hic et nunc de divers possibles. Ses premiers pas de comédienne l’ont ensuite confortée dans cette voie. Au festival d’Avignon sous la direction de Jacques Lassalle, au Théâtre Gérard Philippe sous celle de Jean- Claude Fall, au théâtre de Gennevilliers dans les mises en scène de Bernard Sobel comme au théâtre de Nanterre Amandiers elle aiguise, au gré des troupes et des rencontres, sa conception d’un jeu ouvert sur le présent et sur le monde, qui convie tous les talents au service de la création commune. ↓

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’elle fonde en 2000 la compagnie Terrain de Jeu. Sa vocation de metteure en scène, amorcée comme stagiaire assistante auprès de Matthias Langhoff, sur Danse de Mort de Strindberg à la Comédie Française, puis du chorégraphe Josef Nadj, s’épanouit dans son premier spectacle, Mariages. Fidèle à son credo, elle y superpose dans un même espace-temps deux textes, Le Mariage de Gogol et Concert à la Carte de Kroetz. En quinze jours d’ «exploration», elle constitue une équipe complice – le scénographe Didier Payen, l’artiste peintre Laurence Forbin aux costumes, le compositeur et musicien Frédéric Minière, Martine Colcomb à la collaboration artistique et plusieurs comédiens qu’on retrouvera dans les spectacles suivants -, non pas simple agrégat de compétences mais véritable groupe de travail grâce auquel « le théâtre surgit du plateau ». Créée en 2001 à La Coursive de La Rochelle en coproduction avec le CDN de Dijon, le Théâtre de Chartres, la Scène Nationale de Châteauroux et l’aide à la production de la DRAC, cette première production sera présentée au Théâtre de Châtellerault, à la Maison de la Culture de Bourges et au Théâtre National de Bruxelles.

Elle vaut à Agnès Bourgeois une invitation en résidence au théâtre d’Epernay, où elle met en scène en 2003 Ismène de Yannis Ritsos. Elle convie ensuite sa dream team à une nouvelle série d’explorations au Théâtre de l’Aquarium et à la MC 93 de Bobigny, autour de Seven Lears de Howard Barker. Soutenu par l’aide à la production de la DRAC Île-de-France, le spectacle sera co-produit par la Comédie de Saint-Etienne, et suivi en 2005 par un atelier mené avec les élèves de l’Ecole. Le spectacle sera joué également au Théâtre national de Bruxelles, au théâtre de Chartres et au théâtre de Gennevilliers.

L’aventure exploratoire se reproduit en 2005 au Studio Théâtre de Vitry avec Un sapin chez les Ivanov, d’Alexandre Vvedenski. Poursuivie – dans le cadre d’une collaboration avec la Maison du Geste et de l’Image – par un atelier contemporain au lycée Montaigne à Paris, dont un des élèves sera d’ailleurs acteur sur la production, elle aboutit trois ans plus tard à la création de la pièce à la Comédie de Saint-Etienne (co- producteur), puis en 2010 au Nouveau Théâtre de Montreuil. Entre temps, l’équipe de base s’est enrichie d’un éclairagiste rencontré en mai 2007 à l’ISTS d’Avignon, au cours de l’encadrement d’un travail de fin de stage des régisseurs.

Même principe, même méthode pour les deux projets suivants, Etudes sur les Trois sœurs et Espace(s) de démocratie. Le premier est amorcé en 2006, dans le cadre d’un compagnonnage avec le Réseau Théâtre, tandis que des résidences dans la Creuse à La Métive, lieu international de résidence artistique, et au Théâtre du Fil De l’Eau à Pantin permettent de lancer les grandes pistes du second. Dans l’intervalle, la compagnie Terrain de Jeu obtient le conventionnement de la Région Île-de-France au titre de la permanence artistique. Autre étape importante, l’implantation géographique durable de ce laboratoire théâtral en 2010 à Arcueil, en résidence à Anis Gras – le Lieu de l’Autrelieu intermédiaire membre du réseau ACTES if.

C’est désormais dans cet espace d’atelier, de répétition et de représentation que les spectacles trouveront leur forme définitive, chacun selon son mode de préparation spécifique. Au fil de ces expériences se développe un langage commun, qui facilite et accélère les échanges. Espace(s) de démocratie bénéficie ainsi d’une immersion temporelle commune de toute l’équipe et est représenté en octobre et novembre 2010, après avoir reçu l’aide à la production de la DRAC Île-de-France. En 2011, Le conte d’hiver de Shakespeare, préparé durant une semaine, est créé en un mois d’été puis joué en septembre, après avoir reçu le soutien à la production d’Arcadi. Après trois étapes de travail successives, Pour trois sœurs est créé en 2012 à Anis Gras et repris en février 2013 au Nouveau Théâtre de Montreuil. En 2013, la compagnie Terrain de Jeu est conventionnée par la DRAC Île-de-France et Claire Guièze en devient l’administratrice.

A partir de 2013, Agnès Bourgeois poursuit la mise en œuvre de A Table, projet en quatre Opus qui fait l’objet de plusieurs sessions de recherche. L’Opus 0, Traces d’Henry VI, est initié en 2013 au cours d’un stage sur Shakespeare mené avec des élèves de l’EDT 91de Corbeil Essonne, avant d’être représenté à Anis Gras accompagné de l’Opus 1, Etant donnés. Suit l’Opus 2, Dévoration, créé en avril 2014 au Hublot à Colombes et à Anis Gras, au cours duquel le musicien Fred Costa rejoint l’équipe de création. L’Opus 3 Violence du désir, d’après Les 120 Journées de Sodome de Sade, vient s’ajouter en mars 2015 aux deux premiers, avant d’être repris seul durant le Festival d’Avignon du 7 au 30 juillet au théâtre Gilgamesh.

En 2016, toujours au festival d’Avignon, elle met en scène en juillet Artaud Passion de Patrice Trigano au théâtre Artéphile (qui sera repris en décembre 2017 – janvier 2018 au Studio Hébertot à Paris). L’année suivante, en novembre 2017, elle crée au théâtre de la Girandole à Montreuil Alice, de l’autre côté du miroir d’après Lewis Carroll. En tournée à partir de 2018-2019, cette pièce délibérément ‘tout public’ est reprise à Anis Gras à Arcueil, au théâtre Berthelot à Montreuil, au festival de Figeac, au théâtre de L’Échangeur à Bagnolet, à l’ACB Scène nationale de Bar-le-Duc, et du 11 au 21 mars 2020 au Théâtre Dunois à Paris. En mars 2018 Agnès Bourgeois recrée également Pour trois sœurs au Théâtre de Belleville.

L’année 2019 est marquée par la création, à l’ACB de Bar-le-Duc en janvier, de Marguerite, une idée de Faust, un opéra-théâtre sur un livret Agnès Bourgeois et une musique originale de Fred Costa et Frédéric Minière. Précédé d’une résidence de création, cet « objet polyphonique » est co-produit par la Scène nationale de Bar-le-Duc. Le spectacle est repris en mai 2019 à Anis Gras à Arcueil, puis au Théâtre Berthelot de Montreuil en décembre. La pandémie de Covid 19 a bloqué les projets de tournée prévus au printemps en Allemagne, de même qu’elle a stoppée en cours de représentation la reprise d’Alice, de l’autre côté du miroir, au Théâtre Dunois à Paris, et pour l’heure la poursuite de sa diffusion

En parallèle, soucieuse de questionner sa pratique en la frottant à d’autres formes de réflexion, la dramaturge poursuit depuis la fin des années 90 une riche activité de transmission. Tout en intervenant régulièrement dans les sections théâtre de différents lycées, elle enseigne depuis 2011 à l’université de Paris X Nanterre dans le département Arts du spectacle, d’abord comme chargée de cours, puis depuis la rentrée 2014, comme professeure associée (PAST). Encore une autre façon de conjuguer, au présent et dans le monde, les questions de mise en scène et de représentation.